Réponses à Sophie Durocher

24 octobre 2016

Réponses à Sophie Durocher   

Stéphanie Tremblay, Regroupement québécois des CALACS 

 

Le 22 octobre dernier, Sophie Durocher signait un texte dans le Journal de Montréal à propos des récentes allégations d’agressions sexuelles qui visent le député Gerry Sklavounos. Le billet consiste en une série de questions et puisque la journaliste assure qu’elle ne pose ces questions ni pour juger, ni pour condamner, ni pour faire procès, mais bien pour comprendre, le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) a cru bon de lui répondre. Nous ferons donc comme si la journaliste avait bien fait son travail et qu’au lieu de donner une voix à tous ces préjugés sur les agressions à caractère sexuel, elle avait appelé celles qui travaillent depuis plus de 35 ans auprès des survivantes, et avait publié l’entrevue que nous lui aurions accordée. Voici le billet que ça aurait donné : 

 

Sophie Durocher (SD) : Pourquoi raccrocher au téléphone quand une enquêteure de police appelle mais répondre au téléphone aux  appels de journalistes qui demandent des entrevues (radio, télé, journaux)?  

RQCALACS : Il est très fréquent que des femmes ayant été victimes d’agression à caractère sexuel portent plainte à la police, puis décident de retirer leur plainte, ou de simplement cesser de donner suite aux appels des policiers. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce type de comportement : les sentiments de honte et de culpabilité que ressentent la très grande majorité des victimes, la peur de ne pas être crues, la peur que l’agresseur ne soit pas condamnéla peur des représailles de la part de l’agresseur, la réception des policiers, la peur de devoir raconter leur histoire à plusieurs reprises, l’envie de passer à autre chose, de ne plus penser aux agressions subies. Alice l’explique d’ailleurs très bien dans ce billet paru dans le Devoir le 24 octobre. 

 

SD : Pourquoi affirmer dans trois entrevues différentes 1-« je ne sais pas si j’ai dit non », 2- « j’ai clairement dit non », 3-« si je ne dis pas oui, c’est non ».  

RQCALACS : Encore une fois, il est très fréquent que les victimes d’agression à caractère sexuel aient des souvenirs flous de ce qui leur est arrivé. La plupart d’entre elles vivent l’agression comme un traumatisme. Certains éléments sont refoulés, d’autres sont très clairs. Avec le stress qu’une entrevue avec un policier ou avec un-e journaliste peut créer, il n’est pas étonnant que l’histoire des victimes d’agression se contredise à certains égards. Il faut aussi noter que la notion de consentement est extrêmement mal comprise par l’ensemble de la population. Il est possible qu’Alice ait mentionné à un-e journaliste qu’elle avait clairement dit non pour être certaine que les gens la croiraient. Il est également possible que sa parole ait été remise en question à un point tel qu’elle ne sache plus elle-même si elle a dit non ou pas. Mais au fond, qu’est-ce que ça change? Faut-il encore répéter que « sans oui, c’est non »? Qu’elle ait dit non clairement ou pas, le simple fait qu’elle n’ait pas exprimé un oui enthousiaste lors de ce rapport sexuel est suffisant pour parler d’agression sexuelle. Si des journalistes bien informés lui avaient posé des questions plus adéquates, Alice ne se serait peut-être pas contredite.  

 

SD Pourquoi laisser entendre que les policiers l’ont dissuadée de porter plainte pour affirmer moins de 24 heures plus tard que les policiers ne l’ont jamais dissuadée de porter plainte et que ce sont plutôt ses proches ? 

RQCALACS : Il faut comprendre, comme Alice l’indique elle-même dans le billet qu'elle signe dans le Devoir, cité plus haut, que sa prise de parole était spontanée, et probablement très émotive, puisqu’elle visait à soutenir les survivantes des agressions commises dans les résidences de l’Université Laval. Il ne s’agissait donc pas d’un discours de première ministre, rédigé par des spécialistes, dans lequel chaque mot est pesé et réfléchiAlice n’a jamais dit que les policiers avaient tenté de la dissuader ; elle a dit que la plainte n’avait pas abouti. Nuance. Il nous semble que d’interpréter les propos d’Alice de cette manière, en plus de se baser sur cette interprétation pour affirmer qu’elle se contredit, relève de la mauvaise foi et d’un manque de sensibilité à l’égard de l'ensemble des survivantes d’agression sexuelle.  

 

SD : Pourquoi évoquer des « points de suture » qu’elle aurait dû subir suite à sa présumée agression pour « reculer moins de 24 heures plus tard, après une discussion avec ses avocats »? 

RQCALACS : La question qu’on devrait se poser, ici, puisqu’on ne peut répondre pour Alice, c’est qu’est-ce que ça change, réellement, qu’elle ait eu des points de suture ou non? On banalise énormément les agressions à caractère sexuel qui n’occasionnent aucune blessure physique. Combien de fois les intervenantes des CALACS ont entendu, dans leur bureau : « moi, ce n’est pas si grave ce qui m’est arrivé, c’était juste des attouchements, ce n’était pas vraiment violent ». Pour qu’une victime d’agression soit crue, au Québec comme un peu partout dans le monde, il faut qu’elle montre que c’était violent physiquement. Autrement, on remettra en question qu’elle ne désirait pas le rapport sexuel en question. La preuve : vous accordez beaucoup d’importance à ces points de suture. Il semble qu’il faut, une fois de plus, répéter que « sans oui, c’est non », peu importe le degré d’agressivité de son agresseur. C’est la manipulation que les agresseurs utilisent, généralement, pour arriver à leur fin, pas la force physique. 

 

SD : Pourquoi affirmer que la deuxième rencontre a eu lieu pour confronter le député à ce qu’il avait fait pour ensuite dire que la deuxième rencontre a eu lieu parce que « je suis un peu masochiste ». 

RQCALACS : En quoi ces deux affirmations sont-elles contradictoires? Confronter son agresseur, pour certaine, peu être un comportement masochiste. En effet, avez-vous vraiment besoin d’explication pour comprendre qu’il n’est jamais facile de confronter un homme qui nous a agressée sexuellement. Ne seriez-vous pas en train de chercher des problèmes là où il n’y en a pas, Mme Durocher ?  

 

SD : [L]e danger quand on dit d’emblée « On vous croit » ou qu’on utilise le mot-clic #onvouscroit c’est qu’on se met la main dans le tordeur : peut-on vraiment croire une version si elle est contredite le lendemain ? 

RQCALACS : Tout à fait, pour toutes les raisons évoquées plus haut.  

 

SD : Quand on dit à une présumée victime : « On vous croit», on fait quoi quand elle-même se dédit de certains éléments de son témoignage ? 

RQCALACS : On la croit toujours, parce qu’on comprend bien tous les mécanismes impliqués dans le phénomène des agressions à caractère sexuel (la manipulation, la peur, la honte, etc). Et, de toute façon, on comprend bien quelles attitudes adopter auprès des survivantes, alors on ne lui a pas posé de questions inutiles sur l’agression sexuelle, on l’a laissée nous en parler au moment où elle se sentait prête, et on l’a écoutée sans la juger 

 

Vous dites, Mme Durocher, que vous écrivez ce billet « pour faire ce que font les journalistes ». Plusieurs journalistes ont effectivement couvert la question. Mais les journalistes ont le devoir de choisir un angle d’approche pour leurs articles qui sera pertinent et fera avancer les débats et notre société, plutôt que de la faire reculer. Et certains-es journalistes font des choix plutôt discutables à cet égardVous, par exemple, qui remettez en doute la crédibilité d’une femme qui a vécu un traumatisme et qui est sollicitée, de tous bords tous côtés, pour parler de cet événement traumatique vécu seulement deux ans plus tôt. Mais vous n'êtes pas la seule, rassurez-vous. Il y a également Denise Bombardier, qui choisit de « conscientiser » les pauvres femmes en leur disant que « [n]’importe quelle femme est susceptible d’être agressée par un prédateur. En fait, aucune femme, aussi forte et puissante soit-elle socialement, n’échappe à la loi de son sexe, qui est d’avoir peur sans protection masculine ».  Lise Ravary, aussi, a choisi de nier l’existence de la culture du viol parce que notre « société ne le mérite pas ». En effet, Mme Ravary mentionne qu’« [a]u Québec en 2013, 3789 agressions sexuelles de niveau un (sans violence), 48 de niveau deux (agressions sexuelles armées) et 18 de niveau trois (intention de blesser) ont été rapportées » et « [qu’]il serait exagéré de dire que nous sommes aux prises avec un problème qui dépasse l’entendement. » Heureusement, d’autres journalistes ou chroniqueurs-ses ont fait de meilleurs choix éditoriaux : Marie-Michèle SiouiTamara AltérescoMichel ViensBoucar DioufLaurence RicardHugo DuchaineMartine DelvauxLouis-Denis EbacherDominic Tardif et plusieurs autres. 

 

Mme Durocher, ce n’est pas de gants blancs dont vous aviez besoin pour parler de « l’affaire Alice Paquet vs Gerry Sklavounos », ni de tourner « sept fois [vos] doigts au-dessus de [votre] clavier », vous aviez tout simplement à être mieux informée sur la problème des agressions à caractère sexuel. La prochaine fois que vous écrivez sur la question, appelez-nous donc avant! Ça nous éviterait de vous répondre publiquement, c'est la deuxième fois que ça nous arrive en un an.

 

Et puis, si vous aviez véritablement voulu « comprendre la situation », ce n'est pas ce que vous auriez fait, appeler le CALACS de votre région?

 

Actualités RQCALACS

13
nov

Montréal, le mercredi 8 novembre 2017 – Le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) salue l’initiative des ministres David et Charlebois de débloquer 1M$ pour aider les ressources pour victimes d’agression sexuelle à faire face à l’augmentation des demandes de soutien. Suite à la vague de dénonciations #MoiAussi, les CALACS avaient vu, en moyenne, les demandes d’aide tripler en seulement dix jours et cette augmentation n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis. Les montants remis par le gouvernement sont donc chaudement accueillis dans les centres. Le fonds d’urgence a été distribué parmi 47 ressources. Les centres membres du RQCALACS ont reçu entre 10 800$ et 28 400$.

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8
nov

Le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) lance un vaste mouvement de solidarité en invitant la population à accrocher une courte chaîne de trombones à leurs vêtements, comme symbole de leur engagement dans la lutte aux violences sexuelles. Avec la vague de dénonciations #MoiAussi, les victimes ont encore brisé les chaînes du silence. Ensemble, créons une grande chaîne de solidarité.

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31
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À peine deux semaines après la sortie du mot-clic #MoiAussi, les Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) sont à bout de souffle et n’ont pas encore vu la couleur de l’argent annoncé par la ministre David.

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Ensemble, créons une chaîne de solidarité

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